Le Président de la Banque Nationale a repris à son compte la semaine dernière cette formule mise en valeur par la ministre française Georgina Dufoix en 1991 à l’occasion de l’affaire dite du sang contaminé par le virus du sida. Celui-ci avait été inoculé à de nombreux malades en raison de graves négligences des centres de transfusion sanguine qui entraient dans le champ de responsabilité de la ministre.A l’époque cette phrase avait choqué l’opinion en raison de la réputation de compétence de Mme Dufoix et de la gravité des faits. Elle me choque tout autant aujourd’hui pour plusieurs raisons. En premier lieu parce qu’elle conduit à établir une hiérarchie erronée entre les fautes morales et les infractions à la loi. Le respect de l’éthique n’est pas moins important que celui de la loi. La transgression de celle-ci peut avoir des conséquences aussi graves et même parfois plus graves pour les personnes que la transgression de celle-là comme l’illustre l’exemple du sang contaminé. En second lieu cette fausse hiérarchisation illustre le peu de cas que font nos sociétés du principe de responsabilité. Or le fait d’être responsable de ses actes fonde la dignité humaine. Il n’y a pas de liberté sans responsabilité. Le lien entre ces deux valeurs est à la base de l’éducation dans notre société démocratique.Au milieu des années 1990, j’avais organisé à l’Université de Fribourg un séminaire sur la question de la responsabilité et invité sur ce thème un haut responsable de la Société de Banque Suisse (qui fusionnera plus tard avec l’Union de Banques Suisses pour former l’UBS). J’avais été frappé par le fait que, dans son exposé, ce directeur ne nous avait parlé que de conformité à la réglementation et jamais de responsabilité personnelle. J’en avais conclu que pour lui la morale se confondait avec le légalisme. Aujourd’hui, il est possible d’affirmer que cette confusion domine notre société. Elle doit interpeller les chrétiens car le Christ dans les Evangiles n’a cessé de la dénoncer. N’a-t-il pas affirmé que le mal vient toujours du cœur de la personne et jamais d’éléments matériels extérieurs. N’a-t-il pas constamment critiqué les pharisiens parce qu’ils assimilaient la loi d’amour avec la loi tout court?Cette distinction entre la faute morale et l’infraction à la loi faite par le président démissionnaire de la BNS suscite une dernière remarque sur la confusion entre intérêts privés et intérêt public. Le Directoire de la BNS est responsable de la défense du franc suisse sur les marchés. Or celui-ci en tant que mesure et unité de compte du revenu national est un bien public. Sa valeur relève du bien commun. Pour s’en convaincre il suffit de constater les conséquences de sa surévaluation sur les emplois et la production dans notre pays. Les hauts responsables qui sont chargés de sa stabilité doivent donc distinguer l’intérêt général lié à leur fonction de garant de la monnaie, de leurs intérêts privés. Les deux sont légitimes mais ils doivent absolument être distingués sauf à provoquer des désordres économiques et sociaux.Un point positif ressort de la démission de M. Hildebrand. Nos politiciens vont devoir renforcer la réglementation sur les conflits entre intérêt public et intérêts privés. Mais nous ne nous leurrons pas. Les lois ne sont jamais que des aides pour un meilleur fonctionnement de la société. Elles ne remplaceront jamais le sens du bien commun appris et pratiqué dès l’enfance.Pr. Jean-Jacques Friboulet