Grenades lacrymogènes, jets d’eau de la police, heurts quotidiens: Istanbul abreuve chaque soir nos télévisions, avec ce mélange détonant de révolte étudiante et de crise politique majeure. Figure autocratique, le Premier ministre Erdogan ne supporte pas cette éruption spontanée. On le comprend. Donner à voir les fissures d’une société fascinée par l’Occident et tirée en arrière par un islam dominateur n’est pas facile. D’autant que le pays vit un taux de croissance enviable.De fait, sous nos yeux, la Turquie devient une ligne de front entre le libéralisme à l’occidentale et l’islam dans sa version rigide. Ce qui se joue à Istanbul n’est pas uniquement un Mai-68 stambouliote, mais la confrontation entre deux visions du monde. Erdogan a choisi le camp d’un islam conquérant, les manifestants s’insurgeant contre cette mainmise. «Nous ne sommes pas en Iran», semblent dire les indignés de la Place Taksim.Les médias se sont précipités vers la Place, objet de toutes les convoitises, comme ils le faisaient vers la Place Tahrir au Caire. Voir les policiers charger et les manifestants revenir sans arrêt est un spectacle stupéfiant. Aussi longtemps que les balles ne remplacent pas les canons à eau.De fait, cette crise interpelle. Candidat controversé à l’Union européenne, la Turquie donne à penser. Entre les désirs de villes occidentalisées et laïcisées et un arrière-pays archaïque, le pays hésite sur la voie à suivre: la crise actuelle représente la goutte d’eau qui fait déborder le vase d’une croissance forte sans lien avec un projet politique. Pays-croisement (entre l’Orient et l’Occident), pays-refuge (pour les migrants syriens), pays stratégique, la crise actuelle couvait depuis un moment. L’islamisation forcée ne recueille pas l’adhésion de tous. La rébellion de la Place Taksim est-elle le dernier soubresaut d’une saine opposition? Ce qui se joue à Istanbul n’est pas la version turque du jeu du chat et de la souris. Il y va du rapport entre religieux et politique. Erdogan l’apprend à ses dépens. Rien d’étonnant qu’il devienne la tête de Turc des manifestants.Bernard Litzler