Pierre Teilhard de
Chardin se trouvait dans les solitudes du désert de Gobi quand il rédigea la Messe
sur le Monde, il n’avait pas alors la possibilité de célébrer la liturgie.
Il m’est arrivé également, plus d’une fois, lors d’expéditions, d’être saisi
d’une émotion profonde face à des paysages à la beauté stupéfiante. A l’aube,
par exemple, quand la lumière découvrait des horizons si vastes qu’ils
donnaient une impression d’infini. Cette immensité laissait concrètement ressentir
les dimensions surhumaines de Dieu. J’ai eu la chance de le vivre de nombreuses
fois au cours d’une longue carrière de guide de montagne.
C’est un événement
bouleversant, par exemple, de déboucher sur un sommet élevé avec une cordée
d’amis, après avoir durement combattu lors d’une course difficile. La vue dégagée
sur un vaste espace, le sentiment de fraternité que donne l’expérience du
danger, la joie de la réussite d’une escalade difficile, provoquent une émotion
qui est d’ordre religieux. Se sentir au milieu du monde, être uni à soi-même et
aux autres amène à percevoir ce Je ne sais quoi, invisible et pourtant
si présent, que nous nommons Dieu. Cela a été, pour de nombreux alpinistes, une
expérience décisive.
La montagne, la mer, le désert, par leurs dimensions, nous font prendre conscience de notre petitesse. Mais en même temps, ils nous font ressentir d’autant plus vivement la force et la richesse de l’existence, ce qui nous donne foi et confiance.
"Le propre de l’homme, c’est la louange."
Je me rappelle
d’un passage à l’Assekrem, au cœur du Hoggar, à des milliers de kilomètres des
terres habitées, dans le modeste ermitage du Père de Foucauld. Une chapelle
faite de rien, quelques murs de pierres sèches, un missel, une bougie. Il n’y
avait personne, pas de tabernacle et pourtant une présence réelle habitait ce
lieu. C’était tellement évident, que le silence s’installa parmi mes
compagnons.
Nous avions pu
faire de magnifiques escalades dans les Tezoulaigs à la pierre rougeâtre, tout
autour se dressaient des monolithes verticaux, restes de volcans disparus. Des
millions d’années géologiques nous entouraient, nous en ressentions le poids.
Comme le répètent les Psaumes, la Création révèle quelque chose de la puissance
du Créateur. Il n’est pas difficile de prier dans ces moments-là, on dirait que
les pierres le font à notre place.
Je n’ai pas besoin d’insister sur des expériences de ce type, la littérature d’aventure en est truffée. Il est par contre plus difficile de les vivre dans l’existence quotidienne. Je recommande parfois à des âmes en sécheresse de prêter de l’attention à quelque chose de vivant, un arbrisseau devant leur fenêtre, un rosier, un bouquet de pervenches. Il y a dans les plantes une telle volonté de grandir, de survivre et de fleurir qu’elles nous donnent la leçon. Quand nous doutons de nous-mêmes, elles, malgré le chaud et le froid, le vent ou la neige, la chaleur et la sécheresse, tiennent obstinément le coup et perdurent. Prenons-les comme maîtresses, écoutons leur patience et leur fidélité. Elles le font souvent beaucoup mieux que nous.
"Nous sommes un peuple et il faut régulièrement pouvoir le célébrer."
Et songeons à notre fonction à nous: rendre grâce. Les créatures le font par leur simple présence. Notre rôle, c’est de dire et de chanter. C’est le sens profond de la liturgie. Office des heures, les Laudes… les prières s’égrènent, sonores ou silencieuses. De notre cœur monte la reconnaissance. Voyez-vous, si grands soient-ils, l’Everest et le Cervin nous envient, ils ne le peuvent pas. Ils se contentent de nous porter pour nous permettre d’accéder au sommet. Alors que moi, depuis l’intérieur de ma chambre, je peux m’élever vers Dieu en contemplant les étoiles pendant une nuit claire. Le propre de l’homme, c’est la louange.
Alors oui, j’aime
les grandes messes baroques avec orgue et orchestre, processions, encens,
prédications festives. Oui, il faut savoir se rassembler entre les grands bras
de la basilique Saint-Pierre de Rome. Nous sommes un peuple et il faut régulièrement
pouvoir le célébrer. Mais quand viennent
les temps de retraite et de quarantaine, tout seul dans ma cellule, je sais que
le Maître peut me rejoindre. Yahvé envoyait un corbeau nourrir le prophète au
désert. La manne tombait autour des tentes des vieux Hébreux. Celui qui
nourrissait, dans la solitude, cinq mille hommes avec trois pains saura toujours
trouver le moyen de combler ma faim.
Jean-Blaise Fellay
19 mars 2020