Il était riche, très riche. C’était un roi, à sa manière. Un roi du pétrole. Et un oligarque entreprenant. Mikhaïl Khodorkovsky croupit maintenant en prison en Sibérie, à 6000 kilomètres de Moscou. Cet ancien banquier, richissime self-made-man, a subi les foudres du Kremlin. Arrêté en 2003 pour avoir affronté Vladimir Poutine alors président de la Russie, il a été condamné à deux reprises. On ne s’attaque pas impunément au maître du Kremlin…Le film «Khodorkovsky» de Cyril Tuschi, actuellement sur les écrans, décrit, par interviews et images d’actualité interposées, l’ascension et la chute du tsar de l’or noir. Il questionne sur la nature du régime russe, paré d’habits démocrates. L’annonce récente par Poutine de son intention de briguer à nouveau le poste suprême ne fait qu’accréditer la démonstration de Tuschi.Le film reflète avec précision le passage du communisme au capitalisme: la sauvagerie du cycle rouge n’a pas faibli avec l’explosion des nouvelles fortunes. Le Far East russe n’avait rien à envier au Far West étasunien. Et Khodorkovsky a eu tout du prédateur. Tout sauf l’envie de corrompre autour de lui…Comment passer d’un régime autoritaire à une démocratie? Comment implanter une conscience populaire, sans corruption ni manipulation, dans un pays passé du tsarisme au communisme puis au capitalisme? Ces interrogations émanant du film touchent aujourd’hui les régimes arabes mutants. Ceux qui n’aiment que ce qui nous ressemble s’étonnent de l’évolution des printemps tunisien ou égyptien. Car nous avons toujours le désir secret que ces peuples adopteront rapidement nos mœurs à la civilité affirmée. Que de prévisions à courte vue!En Russie, les atteintes aux droits de l’homme, l’agression contre la Géorgie et d’autres faits ne parent pas Poutine de vertus démocrates. En Tunisie, les 40% des voix données aux musulmans pour la Constituante révèlent la fraction entre nos vues et la réalité d’un pays longtemps opprimé. En Egypte, les Frères musulmans se tiennent en embuscade.D’un pays à l’autre, les pas sont mesurés, hésitants. Nos démocraties ont aussi connu des maturations lentes. «Khodorkovsky» nous le rappelle. Les pays méditerranéens nous le redisent. La démocratie, vieille dame exquise, a besoin de temps pour s’installer.Bernard Litzler