Une information diffusée par les media internationaux me glace le sang. Elle se fait l’écho de la découverte de près de mille squelettes d’enfants et de nourrissons entassés dans une fosse sceptique d’un orphelinat de la côte ouest irlandaise. L’horreur remonte à la mi-temps du siècle dernier. La sinistre bâtisse, désormais rasée, a laissé place aujourd’hui à un terrain de jeu pour d’autres enfants, heureux et épanouis. Je me garde bien de faire le procès du peuple irlandais, enfoncé alors dans la misère, au point de laisser mourir prématurément des bébés mal nourris et mal soignés. Je m’insurge plutôt contre le statut honteux réservé aux mères de ces enfants, confiées (?) à des religieuses pour ne pas faire retomber sur leurs familles l’opprobre d’un accouchement illégitime. Comme si la défense de l’honneur familial et l’exercice de la répression étaient l’affaire de femmes consacrées, qui font profession de suivre l’Evangile! Quelle aberration! Je veux croire pourtant qu’il y eut parmi ces religieuses quelques cœurs à la fois attendris et rebelles qui refusaient l’ordre établi, tout en en soulageant les victimes.La Venise des Doges ne tenait pas ses bâtards en meilleure estime. Elle conseillait à leurs mères, infidèles, imprudentes ou violées, de les déposer clandestinement à la porte du «Pio Ospedale della Pietà». Mais cet orphelinat était loin de servir de mouroir pour enfants perdus. Il se transforma en conservatoire de musique. Les enfants chantaient des oratorios, jouaient de la viole et du violon. Antonio Vivaldi lui-même était leur professeur attitré. Je rêvais à ces enfants lors des dernières fêtes de la musique de Genève. Un chœur féminin interprétait des extraits des Vêpres de la Nativité de la Vierge composées spécialement pour des orphelines par le grand maître vénitien. Mon esprit ne divaguait plus dans le bocage pluvieux du comté de Galway, mais sous le soleil qui irradiait la lagune et réchauffait le cœur de ces enfants musiciens. De quoi mettre un peu de baume sur le mien.La musique sans doute adoucit les mœurs. Mais elle ne les réforme pas. Mieux valait sans doute être orphelin à Venise plutôt qu’en Irlande. Mais mieux vaut ne pas être orphelin du tout. Un cœur qui s’apitoie face à la misère et illumine, comme Vivaldi, les visages des enfants malheureux fait avec eux un bon bout de chemin. Il lui reste à s’engager contre les causes de leur misère et s’employer à réhabiliter leurs mères. Un autre combat où il est probable que la musique, fut-elle envoûtante, ne suffise pas! La diaconie a ses limites. Le bon samaritain aussi.
Guy Musy