La période des élections fédérales (ou de toutes les autres échéances législatives de par le vaste monde) nous présente une mixture de programmes chiffrables (à défaut d’être vraiment chiffrés), de promesses cajoleuses et de projets à géométrie variable.
Ce qu’il en adviendra dans les quatre années
suivantes demeure aléatoire et incertain. Ainsi va la politique, écartelée
entre l’éthique des convictions et la pratique de la responsabilité, entre
l’absolu de certitudes et l’incertitude des mises en œuvre. La population, avec
ses réseaux sociaux et ses outils de communication, ses médias et ses moyens,
navigue à vue de nez, comme chacun d’entre nous.
Nous sommes tout pleins d’espoirs, d’envies,
de projets, de désirs, auxquels nous donnons parfois la forme d’intransigeants
absolus; et nous sommes rongés aussi par des doutes récurrents. Dans l’arène
politique, chacun donne le change, allant jusqu’à faire semblant de défendre
des programmes certifiés. Sûr, toutes les promesses seront tenues; nul doute,
les projets seront des essais transformés, et non de vagues intentions bien
pensantes ou bienveillantes.
"La politique n’est en fait qu’une addition de coups de dés"
Mais c’est bien cela dont souffre la vie
politique, et ce qui provoque un malaise lors de chaque nouvelle législature:
la politique n’est en fait qu’une addition de coups de dés, incapables d’abolir
le hasard, les aléas, les incertitudes. Il nous faut donc nous élever à un
niveau de réflexion plus fondamental, capable de penser en même temps la
dignité et les contradictions du politique. Les débats politiques les plus
violents de notre époque (Macron et les gilets jaunes, Boris Johnson et son
refus du deal, Donald Trump et sa diabolisation de l’adversaire, l’attitude de Bolsonaro,
quelle Europe demain? le climat et le social, etc.) sont tissés
d’intransigeance, à coups de dualismes sommaires et d’antagonismes primaires.
Or la politique n’est pas faite seulement de "ou bien… ou bien…" Elle
engage aussi des synthèses, une dialectique de l’action et de la pensée, un
retournement des thèses adverses.
La politique tient plus du projet que du
programme étroitement économique ou de la promesse électorale. La politique
suppose une alliance et donc une relation de confiance non seulement avec les
électeurs (par quoi on entend en général les électeurs du parti vainqueur), mais,
plus profondément, avec les citoyens comme corps différencié, comme totalité
contradictoire. Montesquieu, Rousseau, Tocqueville, Marx, Weber, parmi les
classiques, Arendt, Habermas, Rawls, Walzer, Ricœur, parmi nos grands
contemporains, ont pensé ce caractère systématique et englobant du politique.
"La raison politicienne, au ras des pâquerettes, se nourrit de la guerre des partis"
Aujourd’hui, nous nageons de manière assez
misérable dans les turpitudes de la politique politicienne, des échéances
électorales à la petite semaine, au lieu de nous hisser à la hauteur des tâches
proprement politiques de la nation, du peuple comme totalité structurée. Toute
l’attention des commentateurs politiques est concentrée sur le résultat chiffré
des élections, sur la répartition des forces au sein du Parlement et du Conseil
fédéral. Chaque parti expose son propre programme électoral, énonce ses
promesses à lui, développe son projet spécifique, alors que l’enjeu politique
est celui du programme de législature et du projet commun de la Suisse comme
telle.
Les questions de fond peinent à s’élaborer,
faute d’une vision commune de la Suisse, de ses institutions et de sa
signification internationale (européenne, donc, en premier lieu).
La raison politicienne, au ras des
pâquerettes, se nourrit de la guerre des partis et des intérêts. Au contraire,
la raison politique vit et survit du questionnement plus fondamental au sujet
du sens de l’Etat de droit et de la démocratie helvétique. Tant que nous
n’oserons pas nous payer un tel débat philosophique, nous resterons esclaves de
l’utilitarisme le plus médiocre.
Denis Müller
11 septembre 2019